•  LA DÉMOCRATIE : LE MOINS MAUVAIS OU LE PIRE DES RÉGIMES ? - PLATON, LA RÉPUBLIQUE (CONSEIL : LIRE LE LIVRE VIII)

    A- La question du meilleur des régimes politiques

     

    Dans cet ouvrage de " philosophie politique ", Platon se pose la question de savoir quel peut être, parmi les différents types de Constitutions qui s’étaient succédés, celui qui pourrait offrir à la Cité le meilleur gouvernement . Il s’interroge donc sur les conditions idéales auxquelles tout régime politique, quel qu’il soit, doit répondre. Il ne s’agit pas de rendre compte de ce qui est, ie, des régimes tels qu’ils existent, mais de ce qui doit être, ie, des régimes tels qu’ils doivent être.

     

    Le sous-titre : "de la justice". L’Etat le meilleur sera en effet l’Etat juste. Pour cela, Platon cherche quelles sont les constitutions possibles, et laquelle est la meilleure.

     

    1) Les cinq constitutions possibles

     

    Pour lui, il y a cinq constitutions possibles :

     

     

      1. La constitution parfaite, en laquelle tout est commun (femmes, enfants, éducation, moyens de défense) et où les gouvernants sont philosophes (thèse célèbre des " philosophes-rois " = pouvoir et sagesse sont réunis en une seule main). Il la nomme parfois aristocratie.

     

     

    Les quatre autres sont imparfaites ; elles sont classées par ordre décroissant  :

     

     

      1. timocratie (fondée sur l’honneur)

     

     

     

      1. oligarchie (fondée sur l’appétit des richesses)

     

     

     

      1. démocratie (fondée sur l’égalité des riches et des pauvres)

     

     

     

      1. tyrannie (fondée sur le désir -négation même de la politique car absence de lois)

     

     

    2) La loi de succession des régimes

     

    Selon Platon, il y a une logique interne qui gouverne la marche des régimes. On passe de l’un à l’autre selon cette logique (ie : c’est inévitable). Bien entendu, cette loi n’est pas un progrès mais une dégénérescence, c'est donc une loi de corruption et de décadence : " tout ce qui naît est soumis à corruption " . Idée essentielle : soumise au temps, qui est la loi du devenir, du monde sensible, l’idée de constitution parfaite ne peut que se dégrader, puis finalement s’anéantir. Ce qui est le plus intéressant pour notre propos est que la démocratie se situe à la fin du parcours. Elle est donc ce qui marque le passage à la désintégration de la constitution idéale, et de la politique elle-même (puisqu'elle donne naissance à la tyrannie).

     

    B- Pourquoi la démocratie est-elle l’un des plus mauvais régimes ?

     

    NB: je dirais même le plus mauvais, étant donné que la tyrannie ne mérite pas d’être appelée un régime politique.

     

    1) La démocratie est d’abord incapable de faire régner la justice dans la Cité

    Le juste, pour Platon, résulte de l’harmonie qui s’établit en chaque homme entre les trois parties de l’âme ou qui s’instaure en chaque Cité entre les diverses classes de citoyens. Or, dans la démocratie, cette harmonie, par principe et par définition, fait défaut puisque seule la classe populaire entend gouverner, ie, prendre un total ascendant sur les deux autres. Il est par conséquent essentiel à la démocratie qu’elle s’installe dans le déséquilibre.

     

     

    2) Ensuite, le peuple est par définition indigne de la politique

     

    Elle doit ainsi, inévitablement, se transformer en anarchie : si tous en effet légifèrent et commandent, alors, personne ne détient l’autorité et nul n’obéit. Les vertus d’ordre et de discipline se perdent alors, et sont remplacées par le désordre et l’indiscipline.

     

    a) démocratie et anarchie

     

    Rappel : le peuple souverain chez les grecs = pas tout le monde, mais l’ensemble des citoyens (en sont exclus les femmes, les enfants, les esclaves, les métèques). Pourtant la dénonciation platonicienne de la démocratie est dénonciation du peuple, qui est capable du pire, et tyran en puissance. C’est qu’il ne prend pas le terme de " peuple " en son sens positif. Quand on parle de "peuple", il faut savoir distinguer entre la foule et le grand nombre (plèthos) et le peuple proprement dit (dèmos). Depuis Homère, le terme " plèthos " désignait la masse des gens qui, n’étant pas beaux ni bons, forment une foule aveugle et insensée qu’entoure généralement le mépris. Par contre, dans l’Athènes du Ve siècle, le terme de " dèmos " fut crédité par Périclès d’un sens plus positif : il reconnut que le peuple est capable de choix raisonnable, même si souvent il tombe dans l’irresponsabilité en cédant soit à la colère et à l’emportement, soit à l’apathie et à l’indifférence . Platon, lui, ne reconnaît pas la différence. Disons que quand il parle de peuple, il parle principalement de la plèbe.

     

    Pour lui, étant donné que la démocratie repose sur le principe de la souveraineté du peuple, l’anarchie en est la conséquence inéluctable, et c'est pour cette raison qu'elle donne naissance à la tyrannie :

     

     

    Platon, La République, VIII, 557– 558 b.

     

    Eh bien !A mon avis, la démocratie apparaît lorsque les pauvres, ayant emporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges publiques ; et le plus souvent ces charges sont tirées au sort. (…) Maintenant, voyons de quelle manière ces gens-là s’administrent, et ce que peut être une telle constitution. Aussi bien est-il que l’individu qui lui ressemble nous découvrira les traits de l’homme démocratique. En premier lieu, n’est-il pas vrai qu’ils sont libres, que la cité déborde de liberté et de franc-parler, et qu’on y a licence de faire tout ce qu’on veut ? Or il est clair que partout où règne cette licence chacun organise sa vie comme il lui plaît. On trouvera donc, j’imagine, des hommes de toute sorte dans ce gouvernement plus que dans aucun autre. Ainsi, il y a chance qu’il soit le plus beau de tous. Comme un vêtement bigarré qui offre toute la variété des couleurs, offrant toute la variété des caractères, il pourra paraître d’une beauté achevée. Et peut-être beaucoup de gens, pareils aux enfants et aux femmes qui admirent les bigarrures, décideront-ils qu’il est le plus beau. Et c’est là qu’il est commode de chercher une constitution, parce qu’on les y trouve toutes, grâce à la licence qui y règne ; et il semble que celui qui veut fonder une cité, ce que nous faisions tout à l’heure, soit obligé de se rendre dans un Etat démocratique, comme dans un bazar de constitutions, pour choisir celle qu’il préfère, et d’après ce modèle, réaliser ensuite son projet. Dans cet Etat, on n’est pas contraint de commander si l’on en est capable, ni d’obéir si l’on ne veut pas, non plus que de faire la guerre quand les autres la font, ni de rester en paix quand les autres y restent, si l’on ne désire point la paix ; d’autre part, la loi vous interdit-elle d’être magistrat ou juge, vous n’en pouvez pas moins exercer ces fonctions, si la fantaisie vous en prend. N’est-ce pas une condition divine et délicieuse au premier abord ? (…) Tels sont les avantages de la démocratie. C’est un gouvernement agréable, anarchique et bigarré, qui dispense une sorte d'égalité aussi bien à ce qui est inégal qu’à ce qui est égal. "

     

     

     

    Ainsi, pour Platon, la démocratie ne possède pas une constitution, mais est un " bazar aux constitutions ", où chacun choisit de se conduire comme il convient. La démocratie ne peut donc mener qu’au désordre et à l’immoralité, puisque la liberté de tous, qui en est le fondement, est ici entendue en un sens négatif : c’est la " licence " (droit de faire tout ce qu’on veut).

     

     

    (suite, 562 b- 564 a) : " Mais n’est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien qui perd cette dernière ? I.e., la liberté ? En effet, dans une cité démocratique, tu entendras dire que c’est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans cette cité. (…) Lorsqu’une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s’enivre de ce vin pur au-delà de toute décence ; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d’être des criminels et des oligarques. Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d’hommes serviles et sans caractère. Par contre, elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l’air d’être gouvernés et les gouvernés qui prennent l’air d’être gouvernants. N’est-il pas inévitable que dans une pareille cité l’esprit de liberté s’étende à tout ? Qu’il pénètre dans l’intérieur des familles, et qu’à la fin, l’anarchie gagne jusqu’aux animaux ? Que le père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants, que le fils s’égale à son père et n’a ni respect ni crainte pour ses parents, parce qu’il veut être libre, que le métèque devient l’égal du citoyen, le citoyen du métèque, et l’étranger pareillement. (…)Or, vois-tu le résultat de tous ces abus accumulés ? Conçois-tu bien qu’ils rendent l’âme des citoyens tellement ombrageuse qu’à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s’indignent et se révoltent ? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus s’inquiéter des lois écrites, afin de n’avoir absolument aucun maître. Eh bien ! c’est ce gouvernement si beau et si juvénile qui donne naissance à la tyrannie. (…) Ainsi, l’excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l’individu, et dans l’Etat. "

     

     

     

     

    Au bout du compte, les discordes et les dissensions grondent. La vie de la communauté n’est plus possible. Au lieu de libérer, la liberté se retourne contre ceux qui l’invoquent et les asservit au déferlement de leurs désirs. Plus personne n’accepte de règles ou d’obligations, plus personne ne veut obéir. Bref, la Cité démocratique est en guerre avec elle-même.

     

    b) démocratie et ignorance

     

    Autre critique du peuple : à référer à la thématique centrale de la République : celle du " philosophe-roi ". De même que l’art de la médecine et que l’art de la navigation ne peuvent s’exercer que si le pilote et le médecin possèdent le savoir requis, l’art directif de l’homme politique est inconcevable sans la connaissance théorique des vérités humaines . Or, cette connaissance, pour être authentique, ne se laisse pas diviser entre plusieurs individus ; a fortiori ne se disperse-t-elle pas dans le " grand nombre ", qui est "prisonnier de la caverne", donc, des apparences, des préjugés. Bref : la foule est incapable d’accéder à la science du philosophe. Elle est par conséquent incapable de gouverner (ou de se gouverner elle-même). Le bon gouvernement est celui du roi-philosophe, qui seul a accès à la vérité (au ciel des Idées) .

     

    Conclusion

     

    Je précise que Platon critique donc l’idée même de démocratie (ie, les principes qui nous paraissent à nous avoir une valeur absolue : la liberté et l’égalité de tous) . La Cité parfaite, le meilleur des régimes, est donc la totale antithèse de la démocratie. Faites donc attention : Platon ne dit nullement que, en théorie, la démocratie est le meilleur des régimes, mais que, dans les faits, elle est le plus mauvais .

     

     

    II- LA DÉMOCRATIE COMME DESPOTISME DOUX –TOCQUEVILLE, DE LA DEMOCRATIE EN AMERIQUE

     

    Platon a inspiré la thèse de Tocqueville (puisque ce dernier soutient que la démocratie porte en elle le germe d'une tyrannie, même si ce n'est pas au même sens que chez Platon). Ce que vous devez savoir, c'est que chez Tocqueville, la démocratie est moins entendue comme constitution que comme manière de vivre. La démocratie a pour lui un sens strictement politique et un sens sociologique

     

    A- Définition de la "démocratie"

     

    1) caractéristique strictement politique : entendue comme gouvernement du peuple par le peuple, son sens est intimement lié à l'idée de liberté politique. Le peuple prend part aux affaires publiques.

     

    2) caractéristique sociologique : "société démocratique" = qui privilégie le bien-être matériel plutôt que l'activité intellectuelle, des habitudes paisibles plutôt que des vertus héroïques, la sécurité plutôt que la gloire, bref, l'"uniformité universelle" ( II, 400). C'est donc un état de société plutôt qu'un système politique.

     

    La première définition renvoie à la liberté (politique), la seconde, à l'égalité des hommes. Il faut savoir distinguer "égalité" et "égalisation des conditions" :

     

    L’égalité proprement dite se situe au niveau politique et correspond à l'abolition des privilèges (du moins, tout le monde peut y accéder : ils sont fonctionnels, arbitraires, non plus naturels; exemple : c'est après avoir passé un concours que vous pouvez accéder à un poste de fonctionnaire, mais avant de l'avoir passé et obtenu, vous pouviez tous avoir la chance d'être fonctionnaire). Idée, également, d' appartenance commune à l'humanité (cf. droits de l'homme).

     

    L'égalisation des conditions se situe au niveau sociologique de la démocratie : égalisation des hommes: c'est selon Tocqueville l'obsession (une passion) des peuples démocratiques

     

    Les deux sont liées : en effet, c'est parce qu'il n'y a pas de différences de condition entre les membres de la collectivité, que le peuple peut détenir la souveraineté.

     

    B- Le vice interne de ce régime

     

    La démocratie est menacée du pire dès qu'à l'égalité des conditions ne correspond plus un régime de liberté politique. Sa thèse est que l'égalité nuit à la liberté. Plus précisément : que la démocratie, sous sa forme moderne, nuit à la liberté, qui pourtant en est le seul fondement. Bref : la démocratie s'auto-corrompt, elle porte en elle le germe de sa propre destruction.

     

    1) C'est en fait une critique de l'individualisme

     

    N'ayant plus de goût que pour le bien-être, on va attendre de l'Etat une seule chose, qu'il satisfasse ce désir, étant ce qui nous importe le plus. On demande un Etat fort qui puisse protéger notre personne et nos biens. On va donner à l'Etat le soin de se soucier des intérêts collectifs. Les occasions d'agir ensemble ont disparu. Au-dessus de nous, de la masse du peuple indifférenciée, l'Etat prend des décisions ayant à voir avec la collectivité, sans prendre le soin de nous consulter.

     

    2) La démocratie dégénère donc en totalitarisme : un Léviathan nouveau et inédit

     

     

     

    Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 1840, Ed. Gallimard, 1968

     

    Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.

    Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, prévoyant, régulier et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?

     

     

     

     

    Portrait de ce Léviathan : "absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux…enfance". Cet Etat est décrit comme un Père abusif, qui laisse ses enfants dans la minorité au lieu de leur apporter ce qu'il faut pour en sortir, pour devenir majeur. Unique dispensateur des plaisirs, protecteur exclusif et administrateur pointilleux de ses sujets. Etat-providence qui devient un Etat tout-puissant Signification : la démocratie, quand elle porte les hommes à se débarrasser de leurs responsabilités civiques, peut avoir des effets infantilisants. Paradoxe constitutif des démocraties modernes : d'un côté, on veut jouir de notre vie privée; de l'autre, on veut un pouvoir qui nous assure la sécurité dans le bien-être.

     

    Conséquence : l'Etat est un nouveau despote même s'il nous paraît bienveillant; despote qui n'est plus à proprement parler un tyran mais un tuteur très envahissant. Il est en fait déshumanisant, car il nous déresponsabilise complètement. On n'est plus citoyen.

     

    C- Y a-t-il un remède à la maladie démocratique?

     

    Remède préconisé par Tocqueville : créer des associations (corps intermédiaires) Cela permettrait aux individus de redevenir citoyens. En effet, ils participeraient ainsi à des tâches communes. J’ai tout de même un doute sur le succès d’un tel " médicament " ; en effet, cf. ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis ! Et même ce qu'en dirait Rousseau : cela revient à créer une sorte de volonté générale mais opposée à l'Etat.

     

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